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Dick, chien de guerre

J'ai découvert Dick en septembre 1945. Pour la première fois, depuis la fin d'une guerre éprouvante (notre famille avait dû, dès 1940, fuir les Allemands et se réfugier en Auvergne), je retournais à Besançon chez Oncle Georges que j'adorais, pour quelques jours de vacances.

Avant la guerre, Georges avait eu une grande villa et une chienne-louve, Dora. Ses crocs me terrifiaient. Comme le véritable loup qu'elle était encore au fond d'elle-même, elle hurlait longuement quatre fois par jour en réponse à la sirène des usines Lip, au bas de la rue, et se ruait comme une enragée sur la grille du jardin dès qu'un piéton la longeait. A cause des voisins, Georges avait dû la donner.

"C'est Dick, le brave Dick", me dit-il. Ainsi fis-je connaissance de ce jeune berger allemand, gris et jaune clair de poil, plutôt menu mais joueur et non brutal. Il venait d'être amené à Besançon par son maître-chien que l'armée renvoyait dans ses foyers de l'autre côté de l'Atlantique, devoir accompli. Georges et ce caporal américain du 30ème régiment d'infanterie avaient sympathisé quand Besançon avait été libéré, le 8 septembre 1944, après deux jours de combats intenses. Georges, toujours très convivial, avait invité chez lui le soldat et son chien. Au repas, Georges - sans doute regrettant encore l'échec Dora - évoqua l'avenir du chien dont le caporalt avait la charge, proposa de l'adopter "après la guerre". Certes, Georges n'avait plus de jardin mais son appartement était vaste, donnant sur une place calme et ombragée d'arbres.

Quand j'arrivai, Georges avait patiemment commencé à apprendre le français à un Dick dressé dans une autre langue mais plein de bonne volonté. Très intelligent quoique rendu un peu craintif par ce qu'il venait de vivre, Dick manifestait sa volonté de faire plaisir à son nouveau maître et à sa nouvelle famille, ma tante Jeanne, ma cousine Arlette et mon cousin Claude.

Pourtant si "le brave Dick" avait pu parler, il aurait eu bien des choses à raconter !

En entrant en guerre, les Américains avaient dû improviser en matière de chiens comme dans tous les domaines militaires. En 1942, il y avait à peu près 15 millions de chiens dans les 38 états de l'Union mais c'étaient des animaux de compagnie. Le 8 décembre 1941, lendemain de l'attaque japonaise sur Pearl Harbor et jour de la déclaration de guerre, l'armée ne possédait que 50 chiens de traineau en Alaska et une poignée d'autres montant la garde dans des forts isolés.

Dès janvier 1942, les associations d'éleveurs américains lancèrent un mouvement patriotique pour acheter, par souscription publique, "Des Chiens pour la Défense" tandis que les stars d'Hollywood et les acteurs célèbres envoyaient spectaculairement leur animal favori servir la patrie. L'Intendance militaire fut chargée d'accueillir et d'entraîner ces nouvelles recrues (en mars, elles n'étaient encore que 200). L'idée première, conséquence d'une crainte paranoïaque de sabotages ennemis, était de leur confier la garde des usines civiles travaillant pour la défense nationale et des dépôts de l'armée.

Mais, en juin, il fallut se rendre compte à l'évidence : l'armée ne comptait aucun dresseur de chien qualifié dans ses rangs. En outre, on réalisa que tous les chiens n'étaient pas aptes à des missions militaires et on finit par se restreindre à sept races, les bergers allemands ou malinois, les dobermans, les colleys, les huskies, les schnauzer géants, les malamutes et les eskimos. Encore fallait-il qu'ils aient moins de deux ans et fussent en bonne forme.

Les premières recrues étaient plutôt hétéroclites !

En août 1942, Front Royal, premier centre d'entraînement, vit le jour en Virginie, et accueillit 1 800 chiens. Beaucoup d'autres centres suivirent et chaque arme - l'armée de terre, la marine, l'aviation - eut les siens, le plus grand de tous étant Fort Robinson, au Nebraska, qui vit passer près de 14 000 "war dogs" : la moitié des 10 000 chiens de l'armée de terre y fut entraînée. Le dressage durait 2 à 4 mois. D'abord la base : répondre à des ordres simples, "assis", "pas bouger", "au pied"… Et puis embarquer dans des véhicules militaires variés, porter une muselière. Enfin la spécialisation sur une des quatre missions définies : monter la garde, patrouiller, porter des messages, détecter des mines ou des explosifs.

Ci-dessus : A Front Royal, août 1942, les premiers entraînés

Dick, 2 ans à peine, fut l'une des premières recrues de Front Royal, donné à l'armée comme bien d'autres. Parmi les arrivants, il y avait aussi Chips, mélange de berger allemand et de husky, dont une famille new-yorkaise voulait se débarrasser parce qu'il avait mordu un éboueur. L'armée en fit un chien de garde, chargé d'accompagner un GI pendant la nuit ; les sentinelles isolées risquaient d'être tuées par l'ennemi et la présence des chiens rassurait les soldats. Dick lui, fut patrouilleur. Dès la mi-septembre 1942, ils rejoignirent à Fort Ord (Californie) leur première et unique affectation : le 30ème régiment d'infanterie, une des plus anciennes et prestigieuses unités américaines, qui avait participé aussi bien à la guerre de 1812 contre les Anglais qu'à la guerre de Sécession et à celle de 1914-1918, en France. Le régiment s'attendait à être envoyé en opérations dans le Pacifique.

En fait, ce fut l'Atlantique. Dick, Chips et le régiment montèrent à bord d'un train de marchandises qui les emmena à Camp Pickett (Virginie), sur la côte Est. Ils y rejoignirent d'autres éléments de la 3ème division d'infanterie. Le 23 octobre, tous embarquèrent sur des transports de troupes lourdement chargés, direction l'Afrique du Nord. Dick, comme les autres, consacra le temps de la traversée à l'apprentissage des techniques de débarquement. Au matin du 8 novembre, sous les ordres du général Patton, Dick posa les pattes sur la plage marocaine de Fedala (aujourd'hui Mohammedia), à 30 km au nord de Casablanca. C'est là qu'il reçut le baptême du feu : le 30ème régiment sécurisa rapidement le flanc gauche de la division et prit le fort Blondin, une position française qui tirait sur la tête de pont américaine. Imitant leurs maîtres, Dick et Chips creusèrent à la hâte un trou dans le sable pour s'y abriter.

Le 11 novembre, Casablanca fut occupée et une partie du régiment se mit en route pour la Tunisie que tenait encore Rommel. Dick, Chips et un bataillon restèrent sur place jusqu'en janvier comme garde personnelle de Winston Churchill et Franklin Roosevelt durant la conférence de Casablanca.

Dans l'intervalle, la 3ème division avait reçu un nouveau chef, le major-général Truscott, chargé de lui faire subir un entrainement de choc surnommé "le trot de Truscott" : la cadence de marche y passait de 4 km/h à 6,5 km/h. Tous ceux qui n'étaient pas à la hauteur des nouvelles exigences physiques furent remplacés, et ils furent nombreux. C'est à cette vitesse que le régiment rejoignit Bizerte et s'y entraîna quatre mois en vue du débarquement en Sicile, l'opération Husky.

Elle débuta le 10 juillet. Après la traversée et le débarquement près de Licata, Chips s'illustra sur la plage : une mitrailleuse leur tirait dessus depuis un blockhaus. Il fonça sur les Allemands qui tentèrent de l'abattre, saisit le mitrailleur à la gorge, forçant la demi-douzaine de servants à se rendre. Chips s'en tira avec des blessures légères et le poil roussi.

Le 30ème prit rapidement Agrigente, puis se dirigea au trot vers Palerme, établissant au passage un record de vitesse qui tient toujours : 87 km en 3 heures. La route jusqu'à Messine fut moins aisée. Artillerie, mitrailleuses et champs de mines allemands causèrent de lourdes pertes. Messine ne tomba que le 17 août, le trot de Truscott ayant même empêché certaines unités de recevoir à temps de quoi manger pendant près de 3 jours. Au final, Dick trotta 340 km, en terrain souvent difficile avant d'affronter l'opération Avalanche, l'invasion de la botte italienne où il allait supporter les plus effroyables épreuves de sa vie de chien de guerre.

Le débarquement fut lancé le 9 septembre par les troupes anglaises et le 30ème s'y joignit le 18, prenant aussitôt la tête des opérations pour tenter, depuis le centre de l'Italie et la région de Naples, de remonter vers Rome. Mais la lutte fut farouche et sanglante (d'entrée, c'est à la baïonnette que le 30ème avait enlevé la petite ville d'Acerno). Une dure bataille s'engagea, Salerne fut prise le 18 et, le lendemain, Truscott décerna à Chips la "Silver Star" pour son courage et le "Purple heart" pour ses blessures, avec une citation élogieuse. Devenu célèbre, glorifié par la presse, Chips reçut ses médailles dans le cimetière du petit bourg de Pientravaraino. Le général Eisenhower, venu en personne féliciter le 30ème, tenta de caresser Chips… qui le mordit, parce que seul son maître devait le toucher.

Plus grave, le grand maître du "Purple heart" déclencha une tempête politique, protestant auprès de Roosevelt et du ministre de la guerre que donner une décoration à un animal dévalorisait celles des soldats. Du coup, Chips perdit ses médailles et, pire, les chiens de combat, jusque-là intégrés au personnel, furent classés comme "équipement".

En patrouille.

La bataille de Salerne fut suivie de longs mois de massacre qui culminèrent en janvier 1944 au moment où le 30ème fut chargé de couper la retraite aux Allemands fuyant la ligne Gustav, pendant qu'échouait le désastreux débarquement d'Anzio. Il fallut donc attendre le 5 juillet pour que les Alliés entrent dans Rome. Dick campa et patrouilla autour de la ville jusqu'en août, avant que le 30ème redescende à Naples pour y préparer un nouveau débarquement, en France cette fois.

Le 15 août, l'opération Enclume jeta le 30ème sur la plage de Cavalaire. En 24 heures, les défenses côtières furent brisées, 1 000 Allemands faits prisonniers tandis les autres entamaient une retraite précipitée vers le nord. Le 18 août, Chips, Dick et le 30ème étaient à Brignoles, le 21 à Aix, le 30 à Montélimar. Puis ils filèrent vers Chambéry, Lons-Le-Saulnier et enfin Besançon. Dans les forts entourant la ville, les Allemands les attendaient avec une division fraîche et l'ordre de tenir 10 jours, mais un des régiments fut anéanti et le commandant de la division tué. Toute résistance cessa le 8 septembre. Le 12, Vesoul tombait à son tour. Dans l'intervalle, Dick et son caporal-accompagnateur avaient fait la connaissance d'Oncle Georges.

Ce furent alors les Vosges qu'il fallut conquérir pied à pied, à travers montagnes et forêts, Les ponts étaient tous détruits, On franchit les rivières de nuit sur des ponts flottants de bateaux pneumatiques. Le 27 septembre, le 30ème était à Remiremont, le 10 octobre au Tholy. Dick eut fort à faire, patrouillant jour et nuit sur les flancs de la colonne pour détecter les ennemis embusqués, tandis que la bataille faisait rage dans la pluie et la neige. Aussi, le 30ème ne parvint à Saint-Dié que le 10 Novembre.

Pour franchir les dernières défenses vosgiennes avant l'Alsace, bunkers, abris bétonnés, tranchées et pièges, l'attaque finale fut lancée le 20 novembre. Le 5 décembre, le 30ème arrivait à Strasbourg où mission lui était confiée de réduire la "poche de Colmar", via le col du Bonhomme et Kaysersberg. Une terrible résistance lui fut opposée et le 23 janvier, Chips, Dick et le 30ème, sortant des bois, entrèrent dans Colmar. L'Alsace sécurisée, le 30ème fut renvoyé le 12 mars à Nancy, avec mission d'y préparer l'assaut final.

Le 15, le 30ème franchit le Rhin, fut le premier à enfoncer la ligne Siegfried malgré ses champs de mines. Le 26, il était à Worms puis piquait vers le sud. Le 20 avril, Dick assista, sur le stade de Nuremberg, haut lieu des rassemblements nazis, à la démolition par les hommes du 30ème de la croix gammée géante qui le surmontait. Et le 4 mai, arrivé en même temps que la 2ème DB française, Dick put enfin poser les pattes sur la terrasse du "nid d'aigle" de Berchtesgaden. Quelques semaines plus tôt, la chienne Blondi, le berger allemand qu'Hitler allait abattre avant de se suicider, y prenait le soleil.

Avec 531 jours de combat et six débarquements dans quatre pays dfférents, le 30ème, où servaient Dick et Chips, fut l'unité la plus engagée de toute l'armée américaine et l'une des plus décorées, de même que la 3ème division d'infanterie dont il faisait partie. Le 30ème avait payé un lourd tribut. Pour un effectif maintenu en permanence à 3 000 hommes, il avait eu 8 500 tués et quatre fois plus de blessés, tant soldats qu'officiers. Ses vétérans purent porter sept étoiles de combat, plus qu'aucune autre division. Pour le débarquement dans le Midi et la destruction de la poche de Colmar. la France décerna à tous, le droit de porter la croix de guerre avec palme ainsi que la fourragère verte et rouge. Dick, théoriquement, n'y avait pas droit.

chips the war dog

Ci-contre : Chips, Dick et leurs copains

La guerre terminée, l'Intendance, après avoir songé, un temps, euthanasier ses chiens, tous très fatigués, décida de les rendre à la vie civile. Ils devaient retourner dans leur camp d'entrainement, apprendre à se laisser approcher par n'importe qui, à ne pas courir derrière les vélos, à supporter les bruits de la rue, etc. Puis ceux - comme Chips - dont le propriétaire initial avait demandé la restitution, était ramenés dans leur "famille" aux frais du gouvernement. Les autres - dont Dick faisait partie, devaient théoriquement être vendus au profit du Trésor public. Dick bénéficia donc d'un arrangement particulier en ne rembarquant pas pour l'Amérique.

En septembre 1945, pendant que Dick s'installait tranquillement chez Oncle Georges, Chips regagna Front Royal puis, en décembre, sa famille à Pleasantville, près de New York, devant une horde de journalistes et photographes. Mais il n'en profita guère et, quatre mois plus tard, mourut d'une insuffisance rénale. En 1990, les studios Disney sortirent un téléfilm racontant sa vie, "Chips, the war dog".

Dick, lui était en bonne santé, quoique amaigri et fatigué. Mais il gardait une trace profonde de l'horreur des batailles et de ses terreurs de chien. Parfois, pour plaisanter ou le tester, Oncle Georges sortait un pistolet d'alarme d'un tiroir et tirait en l'air. Dick s'aplatissait aussitôt comme une crêpe sur le sol et rampait en se tortillant sans bruit sous le plus proche tapis, ou sous un canapé, une table… Il n'en ressortait qu'après de longues caresses d'encouragement au "Bon Dick", témoignant alors d'un joyeux soulagement d'avoir échappé au danger.

Une fois éduqué et sortable, Dick prit ses habitudes. Dès qu'Oncle Georges le sifflait, il accourait, laisse et collier de cuir dans la gueule. Puis tous deux dévalaient l'escalier et Dick faisait consciencieusement le tour de la petite place en arrosant chaque arbre. Parfois, Claude, Arlette ou moi l'emmenions explorer les rues et les parcs de Besançon. Oncle Georges voyageait beaucoup pour ses affaires, qui allaient du filtrage d'huiles de camions usées pour le compte d'un fabricant de shampoing à la production de panneaux routiers réfléchissants. Il prit l'habitude d'emmener Dick. Allongé sur la banquette arrière de la "traction", l'ex-patrouilleur avait assimilé le rôle de chien de compagnie et était admis sans difficulté dans les plus grands hôtels.

Oncle Georges, qui avait le sens de la dérision et un mépris amusé des notables qu'il fréquentait, remplissait régulièrement sa fiche d'hôtel en indiquant "Profession : taupier". Agacé par les décorations ornant la boutonnière de ses voisins de restaurant, un jour qu'il passait, à Genève, devant une boutique spécialisée, il décida de réparer une injustice acheta un beau ruban de la Légion d'honneur, faute d'avoir trouvé celui de la croix de guerre. Après tout, me dit-il, le "brave Dick" méritait bien cette promotion. Dès lors, en voyage, Dick porta ce ruban sur son collier, au grand trouble des pensionnaires.

Le temps passa. On commença à parler du "vieux Dick". Au début des années cinquante, ses pattes accusèrent la fatigue du trot de Truscott. Il ne sortait plus guère. Un jour, c'en fut fini et il laissa un grand vide.

Sans doute trotte-t-il au paradis des chiens, qu'il méritait bien après avoir été plongé dans ce terrible ouragan qu'avait déchaîné la fureur des hommes et les avoir, malgré tout, fidèlement servis.

Jean BARUCH.

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