Quand le chien scrute l’invisible : l’art subtil de la détection des corps en milieu aquatique
Couché à la proue du pneumatique, Wito reste immobile. Tout au plus une oreille remue de temps à autre. Pour un œil non averti, on prendrait cette intense concentration pour une sieste. Pourtant, le berger allemand est en mission : il scrute l’invisible, à la recherche de l’odeur de la mort sous la surface.
Allongé à ses côtés, son maître, le caporal Christophe Ehinger, observe la truffe du chien avec une attention extrême. Il guette la moindre réaction : perles de sécrétions nasales, signe de nervosité, petit jappement. « Lire son chien » est un langage subtil qui indique que la « cheminée d’odeurs » est dans la ligne de mire. Sur les ordres du timonier, le bateau entame un lent ballet, avançant, reculant, zigzaguant. Soudain, Wito gratte le plancher : la zone est délimitée. Place aux hommes-grenouilles.

L’odorat pour percer le mystère des eaux
Si la scène semble paisible, elle est pourtant le théâtre d’une prouesse olfactive. Contrairement à une idée reçue, les chiens ne détectent pas les corps à travers l’eau elle-même. Ils perçoivent les gaz et les molécules odorantes issues de la décomposition, qui remontent progressivement vers la surface avant de se diffuser dans l’air.
Ces remontées sont influencées par de nombreux facteurs : température de l’eau, courants, pression atmosphérique, vent. Le chien travaille donc à l’interface eau-air, interprétant des signaux infimes et fugaces que seul son flair exceptionnel peut capter.
Une expertise française
En France, l’unité cynotechnique du Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) du Finistère a développé des techniques inédites de « questage » en milieu maritime, côtier et portuaire. Le questage est une méthode de flairage complexe permettant au chien de détecter, sur un secteur donné, toute personne vivante ou décédée.
Après plusieurs années d’expérimentation, ces techniques ont été validées au niveau national. Les chiens spécialisés peuvent détecter un corps immergé jusqu’à environ 12 mètres de profondeur, grâce aux molécules odorantes qui atteignent la surface.
Un panorama international contrasté
Suisse : une spécialisation rare
En Suisse, la détection de cadavres en milieu aquatique existe depuis 2005, mais reste limitée à un nombre restreint d’équipes spécialisées. L’effectif demeure modeste comparé à des pays comme l’Autriche ou l’Allemagne, où la discipline est plus développée.
Danemark : la science au service du flair
Le Danemark a mis en place un modèle collaboratif innovant associant les équipes cynotechniques aux calculs océanographiques de l’Université d’Aarhus. L’analyse des courants et du temps écoulé depuis un accident permet d’orienter les zones de recherche, créant une synergie entre données scientifiques et capacités olfactives canines.
Royaume-Uni : une expansion récente
Au Royaume-Uni, la spécialisation se développe rapidement. En 2024, des chiens policiers ont été officiellement accrédités pour la recherche de corps sous l’eau dans certaines régions, marquant une étape importante dans la reconnaissance institutionnelle de cette discipline.
Des méthodes d’entraînement modernisées
Traditionnellement, l’entraînement repose sur l’utilisation contrôlée d’aides odorantes biologiques. Toutefois, la variabilité des profils de décomposition rend l’apprentissage complexe.
Une innovation récente, le Canine Underwater Search Training Device (CUSTD), permet désormais de diffuser à distance des composés odorants depuis l’avant d’un bateau, sans immerger directement de substances dans l’eau. Cette technologie facilite la répétition des exercices, améliore la précision et limite l’impact environnemental.
Au-delà de la recherche de victimes, ces avancées ouvrent des perspectives en matière de détection de pollution ou de surveillance environnementale.
Un apprentissage long et exigeant
Devenir expert en recherche aquatique ne s’improvise pas. La formation initiale d’un chien policier dure environ deux ans. La spécialisation « cadavre et sang humain » constitue l’un des parcours les plus longs et exigeants.
Le chien apprend d’abord à détecter des corps enterrés, dissimulés ou des traces de sang sur des scènes de crime. Ce n’est qu’ensuite qu’il entame la phase spécifique à l’environnement aquatique. Une année supplémentaire est nécessaire pour l’habituer aux embarcations, aux mouvements du bateau et aux particularités olfactives liées à l’eau.
Au total, plus de quatre années d’entraînement sont souvent requises avant qu’un chien ne devienne pleinement opérationnel.
La motivation repose sur un principe ludique : lorsqu’il marque correctement une zone, une récompense surgit. Le chien associe ainsi l’odeur cible à une expérience positive, entretenant précision et enthousiasme.
Complicité et abnégation
Malgré les avancées technologiques, la réussite repose avant tout sur la relation entre le maître et son chien. Les périmètres sont vastes, les conditions météorologiques incertaines et les résultats jamais garantis.
Il arrive que, même après localisation, l’intervention des plongeurs soit impossible pour des raisons de sécurité. La discipline exige patience, humilité et persévérance.
Aujourd’hui, Wito prépare sa relève. De jeunes chiennes poursuivent l’entraînement, prêtes à perpétuer cet art discret du « cabotage » entre l’eau et l’air — là où l’invisible devient perceptible grâce à l’alliance du flair et de la confiance.
Sources
- Frontiers in Veterinary Science (2025) – Innovation below the surface: development of a canine underwater search training device (CUSTD).
Lire l’étude complète - PubMed (2025) – Résumé scientifique du dispositif CUSTD pour l'entraînement des chiens de recherche sous-marine.
Accéder au résumé scientifique - ScienceDirect (2025) – Research on training aids and variability in human decomposition odor profiles.
Consulter la publication - West Mercia Police (Royaume-Uni, 2024) – Police dogs become first in region trained to detect bodies underwater (Lupo & Jabba).
Lire l’article officiel - The Worcester News (2024) – First police dogs in the Midlands trained to search for drowned people.
Lire l’article - Shropshire Star (2024) – "One of the hardest skillsets" – formation des chiens spécialisés en recherche aquatique.
Lire l’article - DNA – Dernières Nouvelles d’Alsace (2024) – Ryder, chien des sapeurs-pompiers capable de rechercher des victimes sous l’eau.
Lire l’article - Journal de Montréal (2025) – Disparition de Jack et Lilly : recherches prolongées avec chiens détecteurs de cadavres.
Lire l’article - Université d’Aarhus (Danemark) – Recherches océanographiques appliquées aux opérations de localisation.
Site officiel - Police Cantonale Vaudoise (Suisse) – Publication sur les chiens de recherche de cadavres.
Télécharger le document - Le Parisien (2018) – Ces chiens capables de retrouver des corps sous l’eau.
Lire l’article